De la singularité des connaissances au nexialisme

Par Laurent ASSOULY

Depuis des siècles, notre économie s’est construite sur une contrainte physique majeure, à savoir que la connaissance était une matière fondamentalement illiquide, c’est-à-dire qu’elle ne pouvait pas s’échanger instantanément d’un cerveau à l’autre sans générer d’immenses frictions de temps et d’argent. Puisqu’il est intellectuellement impossible de transférer l’expertise d’un financier vers un développeur sans passer par des mois de réunions laborieuses, et qu’il faut invariablement des années d’études pour qu’un junior assimile le métier d’un sénior, nous avons dû bâtir de gigantesques usines à gaz organisationnelles pour compenser cette lenteur, qu’il s’agisse de nos systèmes de diplômes ou des départements ultra-cloisonnés de nos entreprises. Aujourd’hui, le chercheur Andrei Villarroel annonce que l’intelligence artificielle générative vient de faire exploser cette friction historique en provoquant ce qu’il nomme la “singularité des connaissances”. Si cette théorie prédit la dissolution logique de nos silos face à une technologie capable de rendre l’information immédiatement transférable, confier aveuglément les clés du savoir à une machine soulève néanmoins un double péril mortel, car il faudra bien que quelqu’un arbitre la vérité et invente ce que la machine ignore encore.

L’ivresse de la “cognition liquide”

Il est indéniable que l’information formalisée se trouve aujourd’hui totalement décloisonnée, permettant ainsi à un directeur financier de générer des scripts d’analyse pendant qu’un développeur élabore une stratégie commerciale sans aucune friction apparente. Étant donné que le coût de transfert d’une compétence d’un domaine à l’autre s’est purement et simplement effondré, les barrières qui justifiaient autrefois la création de nos institutions hyper-spécialisées semblent perdre leur validité économique. Les silos d’entreprise, qui ont été conçus pour encadrer des travailleurs à la rationalité limitée, deviennent mécaniquement caducs face à un outil capable de croiser la biologie cellulaire et la physique des matériaux en quelques secondes, plongeant ainsi les directions dans l’illusion que le savoir est enfin devenu une ressource gratuite et infinie.

Le paradoxe de Polanyi et le péril de l’arbitre

Pourtant, cet engouement oublie systématiquement de prendre en compte le mur invisible du paradoxe de Polanyi, qui rappelle avec obstination que nous savons beaucoup plus de choses que nous ne sommes capables d’en formuler. Alors que l’IA manipule avec une dextérité fascinante tout ce qui a été explicitement documenté, elle se fracasse inévitablement sur la connaissance tacite, cette fameuse expertise ancrée dans l’expérience du terrain, le contexte social et les innombrables intuitions non verbalisées. La situation devient d’autant plus critique que l’IA souffre d’un défaut de fiabilité inhérent à son architecture probabiliste, ce qui signifie que si nous acceptons de lui déléguer l’intégralité de notre socle de connaissances, nous perdrons définitivement notre capacité d’évaluation technique. La question se pose alors avec une urgence absolue : qui sera en mesure de faire office d’arbitre de la vérité face aux hallucinations ou aux biais statistiques, si la compétence originelle s’est évaporée chez l’opérateur humain au profit de la machine ?

Le syndrome de l’instant T face au mythe du Nexialisme

Le second plafond de verre de la cognition artificielle réside dans sa nature même, puisqu’elle reste un modèle purement mathématique fondamentalement enfermé dans un corpus de savoir figé à un instant T. Bien que la machine excelle pour recombiner les données du passé afin de résoudre des problèmes familiers, elle se révèle structurellement incapable de réaliser les sauts conceptuels nécessaires pour s’aventurer vers l’inconnu et étendre véritablement la frontière de la science. Cette impasse résonne singulièrement avec l’univers de La Faune de l’espace (1950) d’A.E. van Vogt, dans lequel la survie face à l’inconnu ne dépend pas d’une base de données statique, mais bien du “nexialisme”, une discipline holistique consistant à lier organiquement les savoirs de toutes les sciences pour générer des inventions inédites à l’infini. Même si l’IA peut superficiellement imiter cette interdisciplinarité en mélangeant les concepts, son absence totale de conscience et d’ancrage dans le monde physique l’empêche catégoriquement de produire la véritable étincelle créatrice qui caractérise le nexialiste humain.

La mutation du rôle des institutions

Face à ces limites irréductibles, le scénario d’un effondrement total de nos institutions pourrait bien céder la place à une mutation plus complexe, à condition qu’elles parviennent à réinventer leur vocation première face à ce nouveau paradigme. Si la distribution du savoir explicite s’oriente vers une prise en charge massive par les agents conversationnels, l’entreprise et l’école pourraient voir leur mission historique de stockage de données se transformer, pour s’ériger plutôt en instances d’arbitrage de la vérité et en laboratoires dédiés à la culture de la connaissance tacite. Dans cette perspective exploratoire, la survie de l’organisation moderne passerait moins par la formation d’exécutants enfermés dans leurs silos fonctionnels que par l’émergence d’une génération de nexialistes, dont l’enjeu serait d’utiliser l’IA comme un simple exosquelette cognitif placé sous le contrôle de leur propre capacité de jugement.

Conclusion

Loin de remplacer l’esprit critique ou l’expertise humaine, la singularité des connaissances les rend plus vitaux que jamais, car la profusion d’informations générées par la machine exige un discernement implacable que seul notre cerveau peut garantir. Si les algorithmes ont effectivement digéré l’intégralité de notre passé documenté, c’est bien la vision holistique et l’expérience tacite des hommes qui permettront de valider le présent et d’inventer le futur.

Cet article a été inspiré par les travaux d’Andrei Villarroel sur la singularité des connaissances, découverts via la revue TELECOM Paris. Un remerciement particulier à lui pour cette réflexion fondatrice.

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